Au cours des cinquante dernières années, les pays ayant investi massivement dans la recherche et l’innovation ont enregistré des taux de croissance deux fois supérieurs à ceux qui sont restés à la traîne. Pourtant, certains États affichent une productivité stagnante malgré des avancées technologiques majeures, remettant en question l’effet mécanique du progrès sur la croissance.
L’écart persistant entre les économies les plus dynamiques et les autres révèle l’existence de facteurs complémentaires souvent décisifs. La diffusion inégale des innovations, les différences institutionnelles et l’adaptation du marché du travail modulent fortement l’impact réel des découvertes techniques sur la création de richesses.
Le progrès technique, moteur historique de la croissance économique
L’économie ne se limite pas à l’addition du travail et du capital. Depuis deux siècles, le progrès technique s’impose comme la véritable charpente de la croissance économique. Robert Solow, figure phare de l’analyse de la croissance, l’a mis en lumière : sans innovations, impossible d’expliquer l’accélération du produit intérieur brut.
Mais le progrès technique, ce n’est pas qu’une histoire de machines. Il s’agit aussi de transformations profondes dans la façon d’organiser le travail, de diffuser les connaissances, ou de renforcer la formation. Ces mutations génèrent des gains de productivité qui, à leur tour, alimentent la dynamique du PIB et bouleversent la structure de l’économie. La productivité globale des facteurs (PGF) en est l’indicateur clé : elle mesure combien la croissance provient d’une utilisation plus habile des ressources, et pas simplement de leur accumulation.
Les chiffres appuient ce constat : la croissance économique accélère à mesure que l’innovation se propage. De 1950 à 1973, la France a triplé sa productivité, portée par des avancées dans l’industrie, l’agriculture, puis les services. Les effets du progrès technique s’étendent bien au-delà des usines : ils modifient les repères collectifs, redéfinissent nos attentes et transforment notre quotidien. Le débat sur la stagnation séculaire ou la manière de mesurer le progrès oblige à revisiter l’héritage de Solow, et à questionner la place réelle de l’innovation dans les économies matures.
Quels mécanismes relient innovation et productivité ?
L’innovation ne se limite pas à l’idée géniale d’un inventeur isolé. Elle innerve l’ensemble des facteurs de production et influe directement sur la productivité. Ce processus s’opère à travers la recherche et développement (R&D), la généralisation des nouvelles technologies et la refonte des organisations. Les technologies de l’information et de la communication (NTIC) ont par exemple bouleversé les modes de gestion et accéléré la circulation des savoirs dans les entreprises.
Les gains de productivité naissent d’une utilisation plus astucieuse du capital et du travail. Miser sur la recherche développement permet non seulement de créer des procédés inédits, mais aussi d’améliorer ce qui existe et d’automatiser certaines tâches. La France, qui consacre environ 2,2 % de son PIB à la R&D, se situe dans la moyenne européenne, mais marque le pas face à des pays plus dynamiques.
Trois leviers principaux structurent ce processus d’innovation :
- Innovation incrémentale : cette logique d’amélioration continue optimise procédés et produits pas à pas.
- Innovation radicale : elle ouvre la voie à des ruptures majeures, avec l’apparition de secteurs entiers jusqu’alors inconnus.
- Diffusion technologique : c’est la capacité à disséminer l’innovation au-delà de son point d’origine, à l’ensemble du tissu productif.
La contribution de la PGF à la croissance illustre l’impact de ces leviers. Depuis 1970, elle représente près de la moitié de la croissance économique dans les pays de l’OCDE. L’effort collectif en dépenses de recherche et en formation constitue le socle de cette dynamique, moteur de l’augmentation de la productivité.
Études de cas : quand le progrès technique transforme des économies
Regardons de plus près quelques trajectoires emblématiques.
Aux États-Unis, la seconde moitié du XXe siècle marque une accélération spectaculaire. La montée en puissance des NTIC, impulsée par la Silicon Valley, démultiplie les gains de productivité, reconfigure les chaînes de valeur et diffuse l’innovation bien au-delà des secteurs technologiques. L’ampleur des capitaux investis en recherche développement dope l’émergence de nouveaux métiers, transforme le rapport au travail et entraîne l’ensemble des facteurs de croissance.
Au Japon, la stratégie diffère mais l’effet est tout aussi marquant. L’accent mis sur la robotisation et l’automatisation, particulièrement dans l’automobile, a permis de contrer le vieillissement de la population tout en maintenant un haut niveau de productivité des facteurs. Les entreprises japonaises, pionnières de la qualité totale, prouvent qu’une alliance forte entre innovation et organisation produit des gains de productivité durables.
Du côté de la France, la majorité des dépenses de recherche reste concentrée dans les grands groupes industriels et quelques secteurs d’excellence. Le défi : amplifier la diffusion des nouvelles technologies vers les PME pour maximiser l’impact sur la croissance. Ce contraste avec certains voisins européens plus agiles dans la dissémination des innovations met en avant la nécessité d’un environnement propice à l’essaimage technologique.
En Afrique, la généralisation du mobile et l’essor des technologies de l’information ont, en moins de dix ans, permis de franchir d’anciens obstacles. Ici, le progrès technique ouvre la voie à de nouveaux services, dynamise la connectivité et stimule la création d’activités jusque-là inaccessibles. L’observation des trajectoires africaines montre qu’il n’existe pas un seul modèle d’impact du progrès technique : chaque contexte économique révèle des effets singuliers.
Défis actuels et perspectives pour une croissance durable portée par l’innovation
Les progrès techniques récents redistribuent les cartes de la croissance économique, tout en générant de nouveaux défis. L’intégration massive des nouvelles technologies augmente la productivité, bouleverse la composition du capital travail et impose une adaptation continue des compétences. Les écarts se creusent entre les entreprises qui tirent parti des effets du progrès technique et celles qui restent à la marge, faute de ressources ou d’accès à la recherche développement.
En France, malgré des pôles d’excellence et une forte tradition d’innovation publique, les gains de productivité peinent à se généraliser au-delà des grands groupes. Les PME, souvent confrontées à des difficultés de financement, progressent lentement dans l’adoption des technologies de l’information et de la communication. Cette dispersion freine la PGF croissance économique et limite l’effet d’entraînement attendu à grande échelle.
Mais l’innovation ne va pas sans tensions sociales. Automatisation, montée en puissance des NTIC, apparition de nouveaux métiers : la réorganisation du capital travail fait émerger de nouveaux enjeux pour la société. Pour accompagner cette transition, les politiques publiques doivent combiner soutien à la recherche développement, encouragement à l’investissement et formation continue.
Transformer les effets du progrès technique en véritable moteur d’une croissance économique solide, voilà le cap. La capacité à anticiper les bouleversements technologiques et à renforcer la montée en compétences du capital humain sera déterminante pour écrire les prochaines pages de la croissance. Faut-il craindre les ruptures ou saisir l’occasion d’en faire un levier collectif ? C’est là que se joue le futur de l’économie.


